Le monde à l'envers

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La plage dans le brouillard dimanche matin

La météo nous aurait prévu pour ce week-end dernier un temps plutôt pourri, mais ils se sont encore une fois trompés et en réalité il a fait un temps très beau, parfait pour se trouver au bord de la mer entouré de quelques mille hommes et femmes gais en début de saison folle, c'est-à-dire, les trois mois d'été en Amérique du nord dans une station balnéaire en toute probabilité unique au monde (et non, je vous assure, Mykonos, Sitges, Ibiza, Key West, même Provincetown, ne sont « gay » que d'une manière bien fade par comparaison) - un monde à l'envers, quoi, où les homos sont la norme, les hétéros l'excentrique toléré (bon, là, j'exagère un peu, puisque la plupart des homos ici adorent « leurs » hétéros qui habitent parmi eux). Un monde assez restreint, quand même, où il n'y a que deux hameaux (les Pins et la Cerisaie), et où les règles de la vie hétéro se rétablissent immédiatement une fois les pieds remis à terre sur l'île Longue.

(Toujours des problèmes de bande passante, désolé, je publierai des photos quand je pourrai - ou demain, depuis New-York)
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On joue au volley sur la plage devant un énorme Tricolore - pas de francophobie ici, il y a un tas de Français aux Pins, qui s'appellent tous, j'ai l'impression, Olivier

Samedi c'était mon tour de faire la cuisine et j'ai choisi une longe de porc (il est souvent difficile à trouver quelque chose d'acceptable pour l'ami galeriste, qui par exemple ne mangera pas de poisson, ni de crustacés, ni d'abats) qu'il avait failli rejeter, mais je l'ai convaincu en lui promettant qu'il n'y aurait pas de graisse. On l'a donc mis au four que le copain a ensuite programmé pour faire commencer la cuisson lorsqu'on serait à l'un des thés, ce qui nous a simplifié la vie beaucoup ! Et cela a marché - on est rentré vers 21 heures et la maison sentait la viande qui cuit - je suivais une recette d'un livre de cuisine française que l'amie écrivain m'avait recommandé - Louis Diat's Home Cook Book, French Cooking for Americans, paru en 1946 - et c'est vraiment, comme elle me l'avait dit, très, très utile. J'ai aussi préparé une sorte de compote de pommes Fuji avec des oignons de Vidalia, qui sont très doux et qui viennent de Géorgie, et des asperges.

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Entrée du nouveau centre communautaire Whyte aux Pins - c'est ici où l'on présente les spectacles et où se trouve le cabinet du médecin qu'on fait venir pendant l'été

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Tout au centre a été payé par des dons privés - même les marches de l'escalier, comme on le voit ici

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La plage à La Cerisaie

Au « thé » bas de samedi dernier, le dj, un petit noir gros, a interrompu la musique pour crier dans le micro le suivant : « OK, bitches, listen up - this is THE anthem of the summer » et puis il a lancé cette chanson d'une chanteuse suédoise qui s'appelle Agnes Carlsson. Et elle chante bien, et la chanson donne envie de danser, et la foule l'a adorée. Il a sans doute raison, ce sera la chanson de la saison. 



Le dimanche matin il y avait pas mal de brouillard et à son retour du gymnase le copain m'a proposé une promenade à la Cerisaie, que j'ai acceptée - mais une fois au bord de la mer, le brouillard a commencé à se lever et finalement on a eu du soleil et nous avons ôté nos t-shirts pour profiter des rais bronzants (oui, oui, on est d'une futilité inouïe, je sais).

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Le cabinet de médecin à La Cerisaie, dont le nom de « Belly Acres » est un jeu de mots assez drôle

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Sur les dunes à La Cerisaie

Aux thés, on a dansé à la musique un peu banale de Madonna et de Cyndi Lauper, tubes remixés surtout - il y a aussi le 9 to 5 de Dolly Parton, qu'on aime ces derniers jours à New-York à cause de la mise en scène récente sur Broadway de son film 9 to 5 réaménagé en comédie musicale du même nom.

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Les jeunes (et les moins jeunes, comme votre serviteur) font la foire au thé dit « du milieu »

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Vue du thé « haut » (au 1er étage) depuis le port


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On est rentré pour griller nos brochettes de poulet préparées à l'avance - oui, les oignons étaient trop grands mais il n'y en avait aucuns de taille plus petite

De retour à la maison, l'ami galeriste a eu un coup de cafard - « Mais qu'est-ce que je fous ici à mon âge ? Personne ne s'intéresse à moi parmi tous ces jeunes. Je n'aurais pas dû prendre cette maison. » Il buvait, et il ne voulait pas en parler.

La longe de porc était vraiment très bonne.

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Le risque d'incendie est toujours grave dans un endroit où la quasi-totalité des maisons sont construites en bois et c'est surtout le cas aux Pins, où deux maison ont brûlées la semaine dernière à cause, on le croit, d'un mégot toujours allumé que quelqu'un aurait jeté par terre

Aujourd'hui, on s'attendait à la pluie, mais c'est le soleil qui est revenu - le copain a voulu aller à la plage pour jouer au kadima. L'ami galeriste nous a rejoints, on était tous installés sur nos tapis de plage, et avec le beau temps est venu, tout naturellement, le défilé des beautés, ce va-et-vient de découverte, de critique, d'enamourachement. L'ami galeriste m'en a servi de faire-valoir - quand il voyait une bande qu'il voulait connaître de près, il se mettrait debout et me demanderait de jouer au kadima ou au frisbee avec lui - je connaissais mon rôle et loyalement j'ai envoyé la balle ou le frisbee dans le sens de la meute de jeunes gens visée. Voilà, rien de plus facile ! Il entamait des conversations et une fois même, il aurait persuadé à un très beau jeune cadre de chez Gucci d'exécuter un saut arrière - et le jeune gymnaste a ensuite souri comme un chien qui aurait fait un tour d'adresse pour plaire à son maître et qui s'attendait naturellement à une friandise de récompense. Tout cela a bien balayé l'humour triste de la veille, et heureusement.

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Au gymnase Aqua (je préfère y aller quand il n'y a pas beaucoup de monde)

Moi je suis passé au gymnase où l'on entend des phrases vraiment délicieuses qui sortent des bouches des jeunes employés (barmen, serveurs) qui font un peu d'exercice avant d'aller travailler. L'un salue un autre en lui disant « HGH ! » - en lettres. Puis il ajoute, « Ça veut dire Hey Girl Hey » et il disparaît. J'ai croisé sur le trottoir de bois deux types dans la vingtaine qui se parlaient. L'un dit à l'autre, avec un ton grave luisant d'ironie : « Money and lip gloss - what more can you need ? » Il n'a peut-être pas tort. Je devrais peut-être l'adopter comme ma devise personnelle, quoique je n'aie jamais mis de gloss sur les lèvres - mais je suis prêt à l'essayer. Pourquoi pas ?

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On venait de rentrer chez nous de la discothèque le dimanche soir/lundi matin vers 2 heures (tôt pour les pros, je sais) quand on a entendu l'alarme - on en a plusieurs comme celle-ci installée ici et là qui annonce les incendies aux pompiers volontaires

Le copain et l'ami galeriste sont rentrés cet après-midi. Je rentrerai demain matin. On prévoit une manif qui va commencer à 18 heures à deux pas de chez nous en réponse à la décision éventuelle de la Cour suprême de Californie sur la validité des mariages faits avant le passage de l'Amendement 8.

5 Commentaires

Encore! C'est génial. J'adore. Mias pourquoi il n'y a pas de photos de vous3????
Avec des croix, pour savoir qui est qui?
Encore merci. Trop drôle. Emmanuel

Edouard, avec les descriptifs de vos "futilités" et des phases cyclothymiques de votre ami galeriste, il serait presque trop facile de faire des commentaires "bitchy" (mais sans méchanceté!) ;-)

L'endroit a vraiment l'air très joli, mais n'est-ce pas un peu lourd à la fin comme atmosphère 100% "folle"?

Pour la chanson de la saison, c'est vrai qu'elle cartonne depuis quelques mois ici...

Bonne semaine à Manhattan

Jérôme, "un peu lourd comme atmosphère 100% folle", étonnant cette affirmation/question... est-ce que c'est lourd, vous, quand vous vous retrouvez dans une atmosphère 100% hétéro pur porc??? Vous vous posez la question à chaque fois que cela vous arrive?

Jérôme, vous posez une excellente question (« n’est-ce pas un peu lourd à la fin comme atmosphère 100 % « folle » »), à laquelle il faudrait, dans mon expérience, répondre « oui » mais avec certaines réserves. Le sujet du choix entre l’assimilation des homosexuels dans la population générale ou la ghettoïsation volontaire et saisonnière comme celle qu’on pratique aux Pins mériterait un billet à lui tout seul, vous ne croyez pas ? Je peux vous dire que le copain et moi, nous avons choisi l’assimilation (en l’occurrence au Connecticut) jusqu’au moment où certains (et non pas tout le monde) nous ont fait savoir très clairement qu’ils n’allaient pas nous accepter comme des égaux parce qu’on était ouvertement gay (ceux qui préfèrent rester dans le placard et accepter pleinement leur infériorité morale sont plus acceptables, il semble). Donc, un milieu où le choix de sexualité ne porte aucune tare peut bien être agréable. Pour toute la vie, peut-être moins, et personnellement le fait qu’une personne ait une bite ou un vagin ne dit rien sur ses qualités individuelles ni sur les raisons fondamentales pour lesquelles je la trouve ou intéressante ou marrante ou agréable. Bien sûr, être homme ou femme implique des expériences physiques, et sans doute psychiques aussi, très particulières mais à l’opposé de certains, je n’ai jamais trouvé qu’être femme ou homme signifie une différence qu’on ne peut pas trancher. Être humain, c’est plus important qu’être femme ou homme. Mais revenons à votre question initiale : oui, à la longue, ça fatigue, un monde 100 % folle. Mais pour quelques mois, après quinze ans de M. et Mme Un Tel dînant chez nous, nous parlant de leurs enfants (qu’on aime bien, en passant), nous décrivant les mariages d’amis (hétéros, bien sûr) en commun auxquels ils ont assisté, suivi de réceptions aux clubs où l’on n’accepte pas de membres ouvertement gay, ça me fait du bien de rencontrer en passant un beau jeune homme qui se fout de tout cela (il a raison), qui engloutit ce monde irréel qui pourtant l’apprécie pour de vrai, où il fait ce qu’il veut sans se soucier des méchancetés sociales (et parfaitement légales, ne l’oublions pas) qu’il rencontrera plus tard, où il peut, pour un petit moment bien court, garder ses illusions d’égalité, d’amour et surtout de jeunesse. Est-ce le paradis, les Pins ? Non, loin de là. Le Ghetto doré, si vous voulez. On verra ça cet été, n’est-ce pas ?

Merci de votre réponse, Edouard, sincère.
J'en profite pour répondre également à Vincent: mon copain et moi vivons dans un environnement à 90% hétéro et se retrouver uniquement dans une ambiance "football et gamins" nous pèse aussi...
Cela nous fait du bien de retrouver de temps à autres un ghetto doré (bon, moins doré que le vôtre Edouard mais passons ;-)) en ayant la chance d'avoir une plage quasi digne de l'Ile du Feu à peu de distance de chez nous. Plus quelques vacances. Plus nos "non heterosexual guests"...
Mais je me vois mal - c'est une remarque tout à fait personnelle - passer toutes mes fin de semaines pendant trois mois dans une ambiance, même agréable, uniquement LGBT (pour reprendre ce sigle).
Évidemment, de mon trou perdu (mais où nous avons la chance de n'être pas montrés du doigt), je bave (c'est une métaphore!) sur vos week-end de Sadarnapale ;-) mais après avoir habité proche du Marais à Paris, je n'ai pas beaucoup de nostalgie d'un quelconque Manège Enchanté... Mais je crois finalement avoir peu d'illusion sur les égalités, l'amour (mais là déjà plus) et surtout la jeunesse!
Désolé pour la longueur de ce commentaire et merci pour ces lectures.

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