À moi, vieillir me fait, je l'avoue, un peu peur. L'amie écrivain se plaignait à n'importe qui « It's not easy getting old » mais elle était plutôt en mauvaise santé. Ma mère était assez stoïcienne, mais s'est aussi plainte de temps à autre de l'incommodité de vieillir. On est en train, le copain et moi, de contempler le déclin de son père et de sa belle-mère, qui sont tous les deux sujets à des problèmes de santé qui semblent s'aggraver de jour en jour. Hier par exemple j'ai dû accompagner la belle-mère du copain d'abord chez son docteur dans la 72e rue est et ensuite chez le radiologue, à côté de Sotheby's, jusqu'au bout de la 72e rue est. Elle avait du mal à marcher, tellement elle se sentait épuisée par le rhume ou la bronchite ou la légère pneumonie dont elle souffrait. Elle s'inquiétait aussi qu'elle aurait pu souffrir d'une ischémie cérébrale transitoire hier soir - l'idée lui a vraiment fait peur.
Aux Pins, on répond, d'après ce que je vois, au vieillissement de trois façons générales. Il y a les deux extrêmes - d'un côté on l'ignore, on laisse aller, on a des cheveux gris sur la poitrine et partout, on fait un peu de sport si on a envie mais surtout pas pour faire beau, on ne résiste pas, on acquiesce au passage du temps. De l'autre côté, il y a les fanatiques de la chirurgie plasticienne, ils se font teindre les cheveux et en ajoutent s'ils les perdent, ils font la liposuccion, les liftings, ils portent des lentilles de contact, ils passent des heures religieusement dans la salle de sport à peaufiner leur corps. Ils portent les vêtements qui font jeune. Au milieu, entre ces extrêmes, se trouvent la plupart des habitants des Pins qui ont, comme moi, atteint « un certain âge ». Nous, les gens du milieu, nous faisons des choix selon nos goûts et notre niveau d'anxiété ou de courage - on va au gymnase, on va chez Prada ou Abercrombie ou Hollister, on veut bien essayer un « facial » au moins une fois, on a une coupe de cheveux jeune mais en général (voir plus bas, le cas Aschenbach) on n'ose pas les teindre. On porte des polos un rien trop moulants (taille P), on se met des colliers de coquillages pour faire surfer des années soixante, époque dont on se souvient encore un tout petit peu. On écoute la musique djeune, on danse dans des discothèques pleines de jeunes, on essaie tout pour oublier qu'on s'approche de la fin, de ces bêtises et de tout le reste, d'ailleurs.
Il y aussi un autre aspect un peu particulier de la vieillesse chez les gays - on n'a pas de familles, ou très peu (c'est vrai que cela change un peu ici, mais lentement). Ma mère avait ses trois enfants pour s'occuper plus ou moins d'elle, et puis les petits-enfants, qui l'énervaient plutôt, mais tant pis. C'est-à-dire qu'il y avait tout un petit monde autour d'elle basé rien que sur les liens de parenté, et nous, les homosexuels qui n'ont pas d'enfants, nous avons nos familles à nous - nos amants, nos partenaires, nos amis, notre petit cercle - mais ce sont en général tous des gens de la même génération - ça vieillit au même rythme que nous, ça va mourir plus ou moins au même âge que nous. On peut se trouver donc assez facilement coupé du monde des plus jeunes, ou des moins âgés. Un mur se construit qui devient de plus en plus difficile à franchir, même si l'on voudrait le faire.
Dans le livre Memento mori de l'auteur britannique Muriel Spark, il y a une personne qui appelle au téléphone à tout un cercle de vieillards bourgeois pour leur dire tout simplement « Remember, you must die. » Certains s'en trouvent complètement offusqués, d'autres disent que c'est bien normal. Dans le roman Disgrace du Sud-Africain J M Coetzee, un livre qui est terrible sur bien des plans, on lit ceci : « Ageing is not a graceful business. » Et plus loin, après un procès interne pour harcèlement sexuel par son prof contre une étudiante, l'ex-femme du prof lui demande brutalement : « You're what - fifty-two ? Do you think a young girl finds any pleasure in going to bed with a man of that age ? Do you think she finds it good to watch you in the middle of your... ? Do you ever think about that ? »
On a nous-mêmes assisté à cette sale réalité ce week-end dernier - l'ami galeriste s'est plaint depuis longtemps que personne ne lui fait attention aux Pins - ce n'est pas tout à fait vrai, mais en ce qui concerne l'ami galeriste, ancienne grande vedette de la séduction, tombeur par excellence, cela le blesse au vif d'être ignoré après tant d'années de succès. On y voit là bien sûr le syndrome Norma Desmond du film Sunset Boulevard mais il est tout de même pénible de voir combien d'amertume le fait de vieillir suscite chez l'ami galeriste, qui n'est pourtant ni bête ni inconscient.
On était avec des amis français qui connaissent l'ami galeriste depuis des années - on se trouvait au bar du 1er étage qui s'appelle le Sip N Twirl, on sirotait nos ponchs planteur (délicieux), on écoutait la musique sexy que tournait la belle Lina (travesti qui devient fille) derrière sa console de DJ, et l'ami galeriste arrive - les yeux exorbités, pris d'une manie furieuse - avec un grand, mince, et très jeune Russe, en t-shirt qui dit MOCKBA et en minishort rouge, portant une sorte de chapeau de ce qu'on appelle ici « newspaper boy ». En plus, il est saoul. Bourré. L'ami galeriste nous raconte une histoire dans laquelle il a retrouvé le garçon en train de pleurer sur les planches à côté d'une maison abandonnée et il lui aurait aidé à trouver la maison qu'il cherchait, mais qu'ensuite le garçon l'a rattrapé en courant en lui disant qu'il voulait passer du temps avec l'ami galeriste. Le Russe parlait une sorte d'anglais, mais je n'ai pas fait d'effort, c'est vrai, pour entretenir avec lui aucune conversation. Il était trop saoul, trop jeune, trop étranger. Mais l'ami galeriste en était épris et il n'allait admettre aucune critique de cet « heureux hasard ». On n'a donc rien dit, on avait réservé une table pour cinq à neuf heures, on est passé, le copain et moi et les deux Français, au Thé haut, où l'on a apprécié tous ces jeunes, saouls et fous et heureux, sans pourtant prétendre à appartenir vraiment parmi eux.
À neuf heures on s'est rendu au restaurant, qui était plein - heureusement pour eux - et on nous a fait nous asseoir à notre table. L'ami galeriste était nulle part. On a attendu, et puis tout d'un coup, ils arrivent, les deux, bras dessus, bras dessous. Tout le monde les regarde, c'est normal. Ailleurs qu'aux Pins on dirait le pépé avec son petit-fils, mais ici c'est l'amour février-décembre, comme on dit en anglais, en changeant les mois selon la différence d'âge. Le maître d'hôtel me chuchote dans l'oreille : « Ma mère m'a dit qu'il faut gagner au moins cent mille dollars pour chaque décalage d'âge de plus de dix ans. » On a mis le Russe entre l'un des Français et l'ami galeriste. C'est l'ami galeriste qui a commandé pour lui - des calamari et du mahi-mahi (nom hawaïen pour un poisson côtier) - mais l'autre Français était énervé que l'ami galeriste eût permis l'invasion de notre petit dîner d'adieux entre (vieux) amis par ce jeune ignare - il grommelait dans mon oreille « Mais c'est pas possible, il vieillit si mal, c'est triste. » Toute la situation m'énervait aussi un peu parce que je ne suis souvent pas très souple dans les imbroglios mondains, et c'est pour cela que je les évite le plus possible. Mais je ne la trouvais pas triste, la situation - au contraire, le visage de l'ami galeriste brillait de bonheur, d'excitation. L'ami galeriste est tellement excité que je l'entends dire à la femme à côté de lui que les rencontres de hasard peuvent devenir des grandes histoires d'amour ! Comment peut-il parler de ce petit gigolo slave dans de tels termes ! Je reste bouche bée, mais ne dis rien. Tout d'un coup l'ami galeriste et le jeune Russe se lèvent - « On rentre » me dit l'ami galeriste « tu me diras combien je dois. » Ils s'en vont.

Le copain et moi, le dîner terminé, nous passons au bar de la Baleine bleue où l'on passe des vidéos très amusantes - un montage, par exemple, de clips de Sarah Palin entrecoupés de la musique de « I Feel Pretty » de West Side Story - et les jeunes serveurs s'amusaient à danser et à réinterpréter des scènes de comédie musicale (et l'on est content que certains jeunes au moins maintiennent la tradition de ces arts profondément gays). Tout à coup, au milieu d'un montage sur Liza Minelli, le copain me donne un coup de coude, je tourne, je regarde autour de moi dans l'obscurité de la salle, et je le vois, le jeune Russe, souriant, un verre à la main, regardant l'écran. On rentre chez nous.
Il fait noir dans la maison quand on rentre - on se hâte de nous cacher dans notre chambre. Le lendemain on se lève à sept heures et demie et l'ami galeriste est déjà en train de faire ses devoirs matutinaux - d'après lui, par exemple, il faut rincer tous les jours les planches de la terrasse, il faut aussi disposer les tapis de plage à sécher sur les transats, et ainsi de suite - il me demande sotto voce à qui il doit donner de l'argent pour le dîner la veille, c'est sa façon à lui de signaler qu'il se souvient de ce qui s'est passé hier soir, mais il n'est pas question qu'il s'en excuse, du moins pas encore. Je lui fais savoir qu'on a vu le Russe au bar hier soir. « Oh, sans doute, » répond-il avec un hochement de tête. « Qu'est-ce que j'avais du mal à me débarrasser de lui ! C'était comme avoir du chewing-gum collé aux semelles des chaussures. » Je suis resté là, ébahi, sans dire un mot. L'histoire n'est jamais fixée, ça bouge, ça se change selon les besoins.
Le poète gallois Dylan Thomas a écrit ces vers, très connus chez nous :
Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light.
N'allez pas gentiment dans cette bonne nuit ! L'ami anglais qui est venu nous faire visite l'avant-dernier week-end m'a dit que son partenaire lui avait déclaré un jour qu'il (l'ami) ne rageait plus assez. « Il ne faut pas laisser aller les choses, » il lui a dit. « Il faut rager. » Est-ce pourtant « rager » de chercher à faire une heure d'exercices pour les abdos ? Est-ce « rager » d'une manière disons constructive de s'acharner à coucher avec n'importe qui qu'on trouve par hasard devant soi ? Peut-on rager avec une certaine dignité, une certaine grâce, sans toutefois devenir un Aschenbach aux cheveux teintés, maquillé, « rafraîchi » comme le dit le coiffeur, dans une Venise de son choix.
(Extrait du roman Mort à Venise de Thomas Mann (1911):
« In Ihrem Falle, mein Herr, hat man ein Recht auf seine natürliche Haarfarbe. Sie erlauben mir, Ihnen die Ihrige einfach zurückzugeben?«
»Wie das?« fragte Aschenbach.
Da wusch der Beredte das Haar des Gastes mit zweierlei Wasser, einem klaren und einem dunklen, und es war schwarz wie in jungen Jahren. Er bog es hierauf mit der Brennscheere in weiche Lagen, trat rückwärts und musterte das behandelte Haupt.
»Es wäre nun nur noch«, sagte er, »die Gesichtshaut ein wenig aufzufrischen.«
Und wie jemand, der nicht enden, sich nicht genug tun kann, ging er mit immer neu belebter Geschäftigkeit von einer Hantierung zur anderen über. Aschenbach, bequem ruhend, der Abwehr nicht fähig, hoffnungsvoll erregt vielmehr von dem, was geschah, sah im Glase seine Brauen sich entschiedener und ebenmäßiger wölben, den Schnitt seiner Augen sich verlängern, ihren Glanz durch eine leichte Untermalung des Lides sich heben, sah weiter unten, wo die Haut bräunlich-ledern gewesen, weich aufgetragen, ein zartes Karmin erwachen, seine Lippen, blutarm soeben noch, himbeerfarben schwellen, die Furchen der Wangen, des Mundes, die Runzeln der Augen unter Crème und Jugendhauch verschwinden,--erblickte mit Herzklopfen einen blühenden Jüngling. »)
Quand l'ami galeriste m'a crié « Je suis devenu invisible ! », il s'agissait d'un véritable cri du cœur, mais qu'y a-t-il vraiment à faire ? Nous sommes tous voués à l'invisibilité, il faut apprendre à s'y adapter. Mais c'est souvent dur. Plus dur qu'on ne s'y attendait.

Très belle méditation, Édouard.
Ça fait plaisir de te lire longuement à nouveau.
J'oserais y rajouter cette constatation.
Avoir des enfants adoucit considérablement la descente quotidienne, car on les voit grandir et se développer, et on se projette en eux.
La peur est elle celle de vieillir ou de vieillir seul(e)?
Je crois, comme vous le soulignez, qu'il est plus difficile de devenir invisible si quelqu'un (votre compagne/on, vos enfants) vous regardent et vous voient.
Il nous faut, à nous, sur le point de devenir tôt ou tard, quoi qu'on y fasse, des "vieilles tantes", un peu de courage, de lucidité et de rage pour tenter de mener "gracefully" ce "not graceful business".
C'est plus facile de s'habituer à l'invisibilité lorsqu'on a l'impression d'y avoir passé une bonne partie de sa vie. C'est une forme de revanche, pour certains. Et contrairement à Jérôme, je ne pense pas que ce soit lié à la peur de la solitude ; c'est un sentiment bien distinct.
Joli texte, merci.
Incroyable!
"It must be murder to be an aging beauty, a former Tadzio, to see your future as an ignored spectator rushing up to meet you like the hard pavement. What a small sip of gall to be able to time with each passing year the ever-shorter interval in which someone's eyes focus upon you. And then shift away." -David Rakoff
Très belle et drôle méditation sur le vieillir gay