[Ce billet continue en quelque sorte les réflexions du billet de l'année dernière intitulé « Comment vieillir ».]

La plage est extraordinaire cet été
« Tu ne sais pas que préparer son propre apéro porte le malheur ? » le jeune acteur aux cheveux foncés m'a dit en arrachant la grande bouteille de vodka de mes mains juste au moment où j'allais me verser une double dose avant d'y ajouter quelques gouttes de jus de canneberge pour faire décent. « Ah bon ? » je lui ai répondu, essayant de ne pas me perdre dans son visage péniblement beau.
« Non, non, ça ne se fait pas » il m'a assuré, tout en versant dans le grand verre deux fois plus que je n'en aurai pris moi-même. Mais c'était trop tard - le malheur m'était déjà venu, je le savais parfaitement, en regardant le beau corps devant moi, et l'autre, assis à côté, un blond aussi beau que lui, plus jeune, plus sûr de lui. Il m'explique, le blond, qu'il a joué des rôles dans Gossip Girl et fait doublure pour le lieutenant Cable dans South Pacific. Ce sont d'ex-petits-amis, ces deux anges, et je les ai retrouvés hier soir chez l'ami galeriste, qui leur avait invité à passer le week-end chez lui. L'ami galeriste, lui, m'avait déjà raconté plein d'histoires assez lubriques de ce qui s'était passé chez lui, mais non pas, il est important à noter, avec lui. « Il en y avait sept dans la petite douche d'intérieur ! » il m'avait dit avec un mélange de désapprobation et d'envie. « Ils étaient au moins une douzaine à se baiser sous la douche extérieure ! » Un temps. « Non, je n'ai pas participé. » Un temps. « J'aurais bien, tu sais, mais ils avaient déjà rejeté quelqu'un, donc je ne voulais pas me faire traiter de trop vieux, tu comprends. » J'ai hoché la tête.
Ils étaient spectaculaires, ces deux jeunes hommes, et en les regardant parler et sourire, je me suis demandé pourquoi on a tellement tendance à confondre la beauté physique à la bonté morale - ce qu'inspire la beauté, est-ce l'amour ou le désir tout court ? Ou un peu des deux, ce qui en fait compliquerait bien les choses ? C'étaient des acteurs, donc des bêtes particulièrement belles et charmantes qui cherchent à plaire - c'est à quoi servent leurs natures et leurs talents, bien sûr. Et ils ont plu, donc ils ont réussi à faire ce qu'on leur avait, directement ou pas, ouvertement ou pas, demandé. Le brun se penche vers moi en secouant la tête. « Je n'en peux plus » il m'annonce d'un ton grave. Il indique l'autre à côté de lui, qui parle du nombre de conversions au mormonisme qu'il avait effectuées pendant ses deux ans passés en missionnaire au nord-est du Brésil. « Il y a une différence d'âge trop grande entre nous. Lui, il a 24 ans, et moi, j'ai 37, je n'ai plus la force de vivre comme il vit. » Je fais un signe de compréhension avec ma tête, mais en réalité je ne comprends rien.
Avec nous sont deux lesbiennes, dont l'une est une grande amie, d'un certain âge et de longue date, de l'ami galeriste. Son amie est une jeune athlète blonde, fille de deux universitaires allemands embauchés par l'université de Yale - elles habitent la banlieue de Washington et observer les subtilités de la vie de homosexuels new-yorkais effrénés de tous les âges les amusent, heureusement. La plus âgée en plus est alcoolo qui ne boit plus, ce qui ne gêne en rien les deux jeunes gens.
La veille de ce dîner on avait été quatre à repousser, pour ne pas dire nier, les années, en passant quatre heures à danser sur une barge amarrée dans la baie avec plein d'autres qui essayaient d'oublier l'âge qu'ils avaient. Car on vieillit, nous, les « baby boomers », on s'en va, pas à pas, à cause du sida, à cause de crises cardiaques, de cancers, de suicide, mais il en reste tant de nous que notre génération va emmerder tous les autres pour un temps encore. Mais malgré nos heures passées dans la salle de sport (ou chez le chirurgien esthétique, pour les paresseux), nos vêtements « djeunes », nos tatouages tribaux ou de marin des années 40, nos gels pour cheveux (ou nos crânes rasés), la réalité du vieillissement ne peut être empêchée indéfiniment.
Car je suis, je dois l'avouer, aussi dingue sur ce sujet que l'ami galeriste - je me comporte différemment, c'est tout. L'ami galeriste attire autour de lui tout un tas de jeunes gens qui profitent de sa générosité (sa petite maison à lui seul a bien servi d'appât, c'est sûr) sans pour autant vouloir coucher avec lui, pour ne pas dire devenir petits amis - et au dîner de lundi soir j'ai reconnu avec une peine réelle combien était grand le fossé entre son désir de ne pas se trouver seul et son succès disons limité chez ses amis jeunes.
Moi, bien sûr, je ne suis pas seul - le copain, qui est aussi beau dans sa manière que les deux jeunes acteurs chez l'ami galeriste - et ce fait change beaucoup de mes « inquiétudes » personnelles, mais ne les élimine pas pour autant. Je me suis rendu compte assez tard des quelques traits d'attraction que je possédais - je me souviens toujours d'une soirée à bord d'un bateau estudiantin au milieu de l'Atlantique à destination de Southampton et de Cherbourg quand un « vieil » Anglais (de probablement 30 ans, à cette époque-là), tout gros, tout rond, m'a pris le menton dans sa main gonflée pour me dire, son haleine puant l'alcool, « You're as cute as a button. » Je me suis échappé sur le coup, sans tout de même avoir manqué de trouver du plaisir à être complimenté ainsi. Plusieurs années plus tard, à Kananga, j'ai eu un autre moment d'émerveillement et de surprise quand l'ingénieur que j'aimais en princesse de conte de fées particulièrement débile est un soir venu me voir, garant son 4x4 devant la grande porte d'entrée qu'il a enjambée facilement (il avait alors 28 ans), en vrai Stanley Kowalski (encore un personnage de conte de fées qui rendra fou les susceptibles), mais torse nu, tout bronzé, souriant, m'attendant. On pouvait donc m'aimer ?
Mais non, cette histoire-là ne s'est pas terminée dans le bonheur jusqu'à la fin de nos jours. Mon ingénieur macho m'a laissé tomber, peu à peu, pendant plusieurs années, après avoir refusé de me rejoindre à San-Francisco, où, comme je le lui expliquais sans effet, un couple homo ne présenterait rien d'exceptionnel. Il a toutefois dit non. Mais j'étais obstiné - on s'est revu à Provincetown et à Montréal, dans un appartement affreux dans la rue Drummond, tout près de l'hôtel Ritz dans la rue Sherbrooke, où l'on a failli se tuer. Fatigué, le cœur plus que brisé, plutôt en miettes, je m'en suis allé, la queue basse, tout résigné, vers New-York et surtout vers les quelques amis que j'avais encore dans cette ville-refuge.
Là, à New-York, j'ai découvert la vie d'un jeune homo à peine sorti du placard malgré ce fol amour qui m'avait traîné de l'Afrique en Europe, de Boston à Tuscon et surtout pas devant la famille, s'il vous plaît ! Mais j'étais toujours en deuil - j'ai rejeté pas mal de soupirants pour des raisons tout à fait idiotes, mais c'est bien cette inflexibilité, injustifiée en elle-même, qui m'a sauvé la vie, puisque je n'ai pas été tenté à passer des heures dans les bains-douches gais, petit amusement vraisemblablement anodin, à part quelques parasites, qui a pourtant causé la mort à tant de mes accointances d'alors.

Un beau coucher de soleil
C'est ici aux Pins, donc, où j'ai pris une « pleine portion » pour la première fois en 1986 (à peu près), où j'ai vraiment commencé à me rendre compte de ma sexualité à moi en dehors du cadre des contes de fées auxquels j'avais cru depuis toujours - ces contes de fées, c'est bien, je crois, l'origine du pouvoir du sentiment camp chez Tennessee Williams, chez Truman Capote, chez Pedro Almodóvar, où l'on se rend vivement compte de ce fossé profond entre la vie telle qu'on l'imagine et celle qu'on vit vraiment - oui, je sais, c'est aussi une question d'une adolescence refoulée par l'anxiété sexuelle, tout à fait ordinaire chez nous, les Anglo-Saxons, où le sexe n'est jamais « naturel ».
C'est ici aux Pins où j'ai appris qu'on pouvait coucher avec quelqu'un seulement pour le plaisir physique et que ce n'était pas un péché moral. C'est ici aux Pins où j'ai découvert qu'il y avait beaucoup de gens aussi « fucked up » que moi - que je n'étais pas le seul à me sentir à part, différent, inférieur en quelque sorte aux hétéros. On vivait ensemble ces quelques mois d'été, on parlait, on discutait, on buvait, on faisait l'amour (moi, moins, mais quelquefois, quand même), on se découvrait et on découvrait les autres.
C'est ici aux Pins où l'on m'a présenté le copain, qui avait lui à peine 25 ans, et pour la première fois depuis mon séjour en Afrique centrale j'ai de nouveau entendu un déclic sentimental - je n'ai rien fait, bien sûr - il a fallu attendre le lendemain quand, par une journée brillante, chaude et ensoleillée, on s'est proposé une petite promenade le long de la plage. Il portait un slip rouge Speedo - « and the rest, as they say, is history ».
Maintenant je me trouve dans la situation du vieil Anglais à bord du bateau estudiantin - mais je ne suis pas assez saoul, ou assez libéré, pour dire à n'importe qui « You're as cute as a button » même si c'est le cas. On n'est plus l'objet de convoitise, on est convoiteur. (Les jeunes d'aujourd'hui n'auraient-ils pas conscience de cette « avidité » chez les « undead », comme on aime les appeler en anglais baroque, avec leurs films de vampires attirants mais anciens qui auraient besoin de leur « essence » ?)
Samedi soir, donc, on est allé danser d'abord sur une barge et ensuite, bien plus tard, au Pavillon, avec deux amis qui datent de mes premiers étés ici. Des dinosaures, d'accord, comme moi. On a tellement changé, physiquement bien sûr, mais spirituellement aussi. Mais c'est drôle aussi combien on n'a pas vraiment changé, malgré le temps passé. Un Portoricain d'une vingtaine d'années, tout mince, tout mignon, s'est amusé à passer ses mains sur mes cheveux coupés ras à partir de l'estrade sur laquelle il dansait au-dessus de moi. (C'est gentil quand la jeunesse sait flirter avec la vieillesse. C'est bien quand la vieillesse sait où s'arrêter.)
Il y avait aussi un jeune homme qu'on connaît un peu déjà qui passait le week-end chez des amis à nous - en principe, il est marié, mais ce week-end on l'a trouvé bien déchaîné, son mari se trouvant à Montréal - à la fin de la soirée, au Pavillon, il nous embrassait passionnément le copain et moi et nous disait qu'il voulait rentrer chez nous - il était, à mon avis, trop saoul et trop drogué pour être tout à fait conscient de ce qu'il disait et l'on l'a remis sans regrets aux mains d'un autre invité de chez lui. Nous, on est rentré chez nous où nous quatre, les trois vieillards et le copain, nous nous sommes mis dans le hot-tub pour soigner nos articulations douloureuses.

The Man in the Mirror
Vers la fin du dîner chez l'ami galeriste, je l'ai vu, assez saoul alors, interpeller le jeune invité blond pour lui dire qu'il s'était exclu exprès des activités lubriques de la veille « par courtoisie » et non pas par désintérêt mais il était aussi clair comme le jour que cela n'allait pas changer en rien l'attitude du beau blond de 24 ans, qui voulait bien qu'on le traite de « cute as a button » mais qu'on n'aille pas croire qu'il allait se déshonorer avec une personne aussi âgée. Je suis parti sur le coup, en disant au revoir aux deux femmes. J'ai mis les écouteurs aux oreilles, j'ai déclenché un podcast de musique house fait à Londres il y a un mois, et je suis rentré, dansant sur les planchers sombres, chez moi. Ce n'était pas très distingué, je sais, surtout à mon âge, mais on vieillit comme on peut.
je ne suis pas sur de comprendre l'expression "cute as a button".
très joli post, par ailleurs ... très touchant. bises.
wam, c'est une phrase idiote, très idiomatique, qui veut dire simplement « adorable, mignon » – personne n'a aucune idée pourquoi un bouton de chemise (car c'est de ça qu'il s'agit) serait mignon – peut-être parce qu'il brille ? Je n'en sais rien, mais c'est une phrase employée par les grands-mères et les grandes tantes et les amies de sa mère pour dire combien on trouve tel ou tel enfant (ou petit garçon ou petite fille) mignon comme tout.
D'après vos écrits, Edouard, ce qui vous différencie de l'ami galeriste, c'est l'humour, votre humour. Cela vous permet de porter un regard plus distant - et parfois mordant - sur vous-même et sur les autres. Ce regard, cet humour font votre élégance. Et c'est de cela qu'il s'agit, non? de vieillir avec élégance, pour les autres et pour soi. J'espère, un petit peu derrière, pouvoir suivre cette voie :-)
Quel beau post qui est magnifiquement écrit. C'est toujours un plaisir de vous lire, particulièrement quand vous vous livrez un peu... Bonne fin de vacances aux pins avec les jeunes et les moins jeunes.
C'est incroyable d'écrire aussi justement et finement dans une langue autre que sa langue maternelle! Bravo!
je vous lis parfois, vous écris très rarement, mais effectivement il faut avoir une sensibilité très forte pour décrire si exactement ce que nous ressentons tous plus ou moins passé un certain age. J'aurais été incapable de le faire si joliment, en français en plus.
Le talent n'a pas d'âge ;) :)
Oui très beau texte, mais vieillard est excessif Edouard !!
Très beau post, très émouvant et terriblement bien écrit. J'admire les personnes qui savent si bien écrire les choses que nous ressentons et qu'il est difficile d'exprimer.
Merci Édouard de nous émerveiller ainsi, même si le sujet est un peu grave. L'age dans la tête peut être très diffèrent que celui de sa carte d'identité.Certains jeunes sont vieux avant l'age et des vieux restent très jeunes.
Vous m'avez replongé dans l'ambiance de Pines, où j'ai passé, dans les années 90, quelques séjours chez un ami de Washington. J'y ai retrouvé ce que j'ai toujours aimé dans le milieu gay américain, ce mélange de complicité et de cruauté. C'est ça qui nous rend plus forts que les autres - et c'est pourquoi nous leur survivrons tous !
oui mais à coté de cette vie gay,je crois et j'espère qu' il y a quelques pédés moins "vampirisés" par la beauté et la jeunesse que d'autres.Et puis tous les goûts sont dans le nature, les vieux ont sans doute quelque chose de plus essentiel,comme le temps d'être plus attentif,et plus à l'écoute des autres,d'être plus serein et finalement de donner plus (ou donner mieux).
J'ai un vieil ami légèrement plus âgé que moi,et l'autre jour j'ai été très étonné par son boy-friend de 20 ans de moins, en regardant la télé il a dit à propos d'un vieil homme chef d'entreprise à clermont-ferrand :"il est beau". Ce vieux n'était pas laid,mais ce qu'il disait , la façon d'expliquer sa stratégie d'entreprise avec détachement et sa "gentillesse"(peut être un peu forcée pour la télé) avec les employés le rendaient très sympathique.
Kriss007, vous avez tout à fait raison – le monde des Pins est un monde tout particulier, qui ne plaît aucunement, d'après ce qu'on me dit et d'après ce que je lis chez d'autres blogueurs, à la majorité des homos hommes ou femmes. On le trouve vain, superficiel, âgiste, discriminatoire, misogyne, frivole – et il l'est. Mais comme vous dites, « à chacun son goût » – il y en a qui aiment les Pins et d'autres qui aiment les vieillards – heureusement pour moi que le copain, lui, fait partie des deux groupes à la fois.
En fait, je ne comprend pas vraiment où vous voulez amener les choses. Je suis surpris que l'on puisse dire encore aujourd'hui dire des choses pareilles. Evidemment, la jeunesse, la sienne, part; le corps, tout ça, ça se casse un peu plus la gueule, un peu plus vite, et alors?
Ce que je viens de lire me fait penser à Mort à Venise, le film, je n'ai pas lu le livre.
Je pense que nous sommes quand même en 2010, et que nous sommes avertit de ces choses là, avec un peu plus d'un siècle de littérature sur le sujet (peut-être plus?)
Stop complain, s'il vous plait. Vous le dites vous-même, il reste quelques, enfin beaucoup de gens de votre génération épargnés par le sida, les cancers, et autres choses liées à l'âge et aux excès (à la vie?). Je trouve même assez héroique en soi que l'on puisse tenir. Que l'on refuse d'abdiquer (la maladie comme métaphore).
Et arrêtons l'amalgame de la jeunesse/beauté.
La beauté n'a rien à voir avec les soins de beauté, le prix des onguents, la fraicheur de la peau. Il s'agit d'autre chose. Par exemple d'esprit.