
Le Faune Barberini

Un Paradis chrétien™
Il fait ce qu'il veut, selon ses goûts - osera-t-on le dire ? - animaux. Ce qui ne veut pas dire, malgré nos moralistes masos qui croient au péché originel, cette souillure non lavable de l'être humain lui-même, qu'il fera automatiquement le mal si l'on ne l'empêche pas de vivre en liberté - il est jeune, il est, sans le savoir explicitement, amoureux de son corps, qui lui fournit une gamme extraordinaire de plaisirs sensibles (et donc vrais) - à quoi lui serviraient toutes ces promesses complètement invérifiées (car invérifiables, quelle arnaque utile) de vierges, de vie éternelle, de « demeures dans la maison de mon Père », de résurrection du corps, de n'importe quoi - ces promesses qui sont là pour l'empêcher de vivre sa vie comme il voudrait - coucher avec qui il voudrait, par exemple. L'opinion des autres lui importe peu, le « qu'en-dira-t-on » pas du tout. S'il s'amuse à des relations homos, qu'il soit passif ou actif, il s'en fout, pourvu qu'il jouisse et s'amuse en jouissant. Les rôles qu'on est censé prendre - celui qui pénètre, celui qui est pénétré, l'actif et le passif, le « top » et le « bottom », ce ne sont pour lui que des moyens pour accéder, d'une manière ou d'une autre, aux plaisirs que son corps lui donne gratuitement - nos cellules ne ressentent que la nécessité d'agir comme elles peuvent. Ou serait-il mieux de dire « comme elles doivent. » C'est nous, créatures d'une culture plus ou moins terrorisée depuis des siècles, nous seulement qui en faisons tout un tas d'histoires - histoires qui nous abattent, qui nous déstabilisent, et qui, en fin de compte, nous ont fait, et continuent à nous faire, tant de mal.
Qu'est-ce qu'on ressent si l'on ose se comparer à ce personnage canonique, ce fauve hors-la-loi ? Chez moi, c'est un peu la honte. Disposé, je ne sais trop pourquoi - est-ce l'inné ou l'acquis ? - j'ai presque toujours cherché l'approbation des autres - après tout, on apprend très vite que c'est comme ça qu'on avance, n'est-ce pas ? (Et puis, cette approbation fournit aussi une sorte de défense de soi, des remparts derrière lesquels la vie « réelle » peut se dérouler.) D'abord chez les parents (bonnes notes) et les grands-parents (flatterie, bonnes manières), ensuite chez les amis des parents (bonnes manières) et les instituteurs (bonnes notes, attention), ensuite chez les profs d'université (étudiant travailleur), et finalement chez les employeurs et les personnes auprès desquelles j'avais envie de me mettre (aimable, travailleur, débrouillard et flatteur). Je n'étais pas bête, ni naïf, ni innocent. J'ai regardé autour de moi, j'ai imité ceux qui semblaient plus sûrs, plus confiants d'eux-mêmes, et plus efficaces que moi. Donc, dès un âge très bas, je me suis trouvé dans la circonstance particulière d'être au fond de moi une personne et d'essayer, pour le bien et pour le mal, car il a bien eu quelques beaux désastres, d'en paraître une autre, destinée à la consommation publique. Mais je jetais quand même, de temps en temps pendant ma montée vers l'âge adulte, un coup d'œil mi-admirateur mi-jaloux au Faune.





« Croyez-vous que vous avez déçu vos parents ? » le psychiatre m'a demandé un jour dans son cabinet dans l'avenue Madison - à la recommandation de plusieurs ami(e)s qui l'adoraient, j'étais devenu son patient pendant six mois il y a plusieurs années. Après une petite seconde d'hésitation - ce n'est vraiment pas la peine de mentir à son psychiatre, mais j'y ai dû réfléchir un instant, ah ! c'était quand même étonnant la vitesse avec laquelle ces sentiments refoulés ont pu ressortir - je lui ai répondu « Mais oui, bien sûr ! » Et je suis toujours certain d'avoir eu raison - oui, si mes parents m'ont aimé tel que je suis devenu, je suis sûr qu'ils auraient été franchement plus contents si j'avais choisi un mode de vie plus conventionnel, plus semblable au leur, que celui dans lequel je me suis réveillé de retour d'Afrique, où j'étais tombé amoureux de quelqu'un - d'une personne vraie et non pas une personne rêvée comme le footballeur en terminale Rocky à l'école où j'étais avant de partir en pensionnat, qui me conduisait de temps en temps chez moi dans sa belle décapotable Malibu dans laquelle j'imaginais - j'avais douze ans, j'étais donc bourré d'hormones - lui faire des choses délicieuses, mais aussi impossibles - pour la première fois.

Une belle Malibu décapotable des années 60
Il est impossible à nier que j'ai assez souvent des goûts de jeune fille de treize ou quatorze ans qui ne pense qu'à l'amour - le vrai, l'unique, ce sentiment énorme qui va vous mettre hors du monde et surtout hors de la portée de ces petites gens mesquins qui n'y connaissent jamais rien. En marchant sur la plage cet après-midi, j'écoutais un nouveau podcast que je venais de télécharger - musique de danse, un peu pop, pas trop dure - et j'entends en troisième chanson une mélodie agréable qui m'est inconnue et puis des paroles qui me renvoient tout de suite à ma jeunesse et au secret que je savais, sans avoir jamais demandé à personne si c'était vrai ou pas, le secret qu'il fallait garder toujours en moi, loin, très loin de la lumière - « Give me love right here, give me love right now » (paroles de BWO). Ah, les mystères sentimentaux auxquels on rêvait fiévreusement !
« Strange how potent cheap music is » remarque le personnage d'Amanda au balcon d'un hôtel à Deauville à son ex-mari Elyot sur le balcon avoisinant dans premier acte de la célèbre comédie « Private Lives » de Noël Coward. L'auteur savait de quoi il mettait dans la bouche de ce personnage. J'ai toujours eu - et je l'ai toujours - une grande faiblesse pour les chansons d'amour tristes, plaignantes, adolescentes. Je me suis senti très seul dans mon adolescence, avec le gros secret que j'avais, que je portais avec moi, qu'il fallait surtout pas révéler, dans les vestiaires où l'on se promenait nu - pas question de ne pas prendre une douche après le sport avant de rentrer en classe, comme il arrive aujourd'hui chez nos enfants plus modestes - et où l'on parlait filles et sexe et blagues sexuelles et où l'on se rendait bien compte des « différences » entre nous, question taille, pilosité, angle d'inclinaison et tout. Tout le monde était circoncis donc cette petite différence n'est apparue qu'en pensionnat plus tard, quand il y avait des Européens et des fils de quelques Américains « éclairés » qui ne faisaient pas circonscrire leurs garçons automatiquement. Mais là, dans cette ambiance masculine, j'ai su être discret - j'étais peut-être un rien plus timide que la moyenne des gars, mais pas trop - j'étais un peu geek, donc ça expliquait mon manque absolu de cool, mais j'arrivais toujours à passer pour un « normal » - et ce qui est curieux, c'est que, tout en sachant que je me sentais différent des autres garçons (de toute apparence), je ne me sentais aucunement dépravé ou moralement dégénéré.
Au lycée en France, à Rennes (si, si, au quai Chateaubriand, et puis au lycée Bréquigny pour mon cours d'allemand), j'avais flirté assez grave avec un jeune Américain de qui m'a ensuite un jour offert, dans un pré plein de jolies fleurs de printemps, sous un soleil chaleureux et brillant, lui torse nu avec un corps d'Adonis, un collier de perles qu'il avait lui-même ficelé (ça ne se fait pas plus mièvre que ça, non ?) Je n'ai pas osé. J'ai voulu, je me souviens encore, mais je n'ai pas osé parce que je n'étais pas tout à fait sûr qu'il pensait la même chose que moi - on était tous un peu hippie à l'époque, donc il y avait de la place pour des « malentendus », genre « Oh, mec, mais j't'aime pas de cette manière-là, dis donc ! » etc.
Plus tard, à l'université, un ami m'a « appris » (mal, en l'occurrence) à « faire l'amour » - sa version à lui n'avait rien à voir avec l'amour et le peu de plaisir que j'y ai gagné m'a poussé à me demander pourquoi tout le monde voudrait s'agiter pour effectivement si peu de choses. Mais j'avais tort, et il n'a fallu que retrouver le partenaire approprié pour me faire apprendre les rapports électriques qui peuvent, dans le meilleur des cas, franchir les barrières physiques entre deux personnes.
Quand je vivais à Atlanta avec une belle femme après l'université et une année à Paris, où je l'avais rencontrée, j'allais dans les boîtes gaies avec des copines (de vraies filles) - tout cela nous amusait, ça faisait cool et moderne de regarder les spectacles de travestis chantant des tubes des Supremes ou, assez rarement, une chanson de Judy Garland, que je connaissais alors pas du tout, à part son rôle dans le film « Le magicien d'Oz ». On a failli nous marier, cette femme et moi, tous les parents étaient pour, et puis j'ai reçu ce coup de téléphone d'un bureau en Idaho. « Êtes-vous M. X ? » « Oui, c'est moi. » « Quand pouvez-vous partir pour Kinshasa ? » « Ah, ah, ah, il faut me donner une semaine pour... pour réfléchir », j'ai bégayé. Ici encore tout le monde était pour, à part ma petite amie. Je l'ai quittée à l'aérogare PanAm, et rien n'a été le même depuis.

J'avais un appartement tout en haut de cet immeuble à Kananga, au Congo
En Afrique, j'ai découvert une drôle de liberté d'expression sexuelle. N'ayant presque aucune expérience d'être avec un autre homme, j'ai essayé tout avec l'ingénieur de la banlieue sud de Boston - à son énorme crédit, il n'a pas ri de ma naïveté, ni de ma curiosité illimitée, ni du plaisir que je prenais à l'explorer partout. Il était ouvert à toute proposition, rien ne lui semblait sale ou dégoûtant. J'étais déchaîné, car pour la première j'ai pu faire ce que je voulais faire au plus profond de moi sans la peur de me faire tabasser.
Par ignorance peut-être je n'avais pas honte de ce que je faisais en privé avec lui. Mais je nous imaginais un couple exceptionnel - pas un couple de jeunes pédés (qui sont dégoûtants), mais deux jeunes hommes qui s'aiment comme des hommes (donc, pas dégoûtants). Voilà, tout était réglé, je n'allais pas devenir un vieux pédé traînant dans les WC publiques ou une jeune folle criarde en jeans rose.
Mais lui, mon ingénieur, n'a pas eu les mêmes idées à propos de nos rapports, et de toute façon, travaillant toujours avec des gens du bâtiment qui n'étaient pas très éclairés sur l'homosexualité, il n'allait pas compliquer sa vie en me déclarant son compagnon permanent. Ça, non, pas possible. On s'est donc quittés, à Montréal, une dernière fois, dans cet appartement lugubre dans la rue Drummond.
C'était à New-York, une fois installé dans cette ville salvatrice (comme toutes les grandes villes, qu'il s'agisse de Londres, de Paris, de Berlin ou de Tokio, parmi les plus célèbres), où j'ai commencé à rencontrer des homos qui avaient un peu l'esprit de mon Faune Barbarini - loin de leurs familles, se servant pleinement de l'anonymat d'une grande ville et de la variété des rencontres, ils se sentaient libres de s'exprimer comme ils voulaient.

Les nouveaux arrivés aux Pins
Il m'a fallu du temps pour arriver à l'Île de Feu - je suis souvent retardataire en bien trop de choses - où j'ai vu pour la première fois des gens comme moi - des homos timides, nerveux, cachés, mais aussi, et heureusement, beaucoup qui se foutaient royalement de ce pensaient les autres. C'est là - ici même - où a commencé le long décapage de toutes ces injures qu'on avait incorporées, de toutes ces blessures qu'on avait essuyées, de ces peurs dont on s'est depuis longtemps nourri, de toutes ces idées qu'on était inférieur aux autres à cause d'un trait qu'on n'avait pas choisi, mais qui a tout de même marqué l'âme pour le mal - par le soleil, par l'humour, par l'échange d'expériences similaires et différentes, par l'eau froide de cette mer grisâtre où les vagues battent contre ce sable doré, les couches malsaines ont commencé à se dégager de mon petit tronc couvert de tant de faussetés, les miennes et celles que j'avais prises sur moi. Le processus est long et c'est probablement loin d'être terminé - non, je ne suis pas encore au point où je m'imagine facilement me jeter dans un fauteuil tout nu, les jambes écartelées avec le panache du Faune Barberini, à la vue de n'importe qui.

Il faut que nous assumons tous nos Mikados individuels !
Ce qui me rend tout content à présent, c'est de retrouver ces jeunes qui, ayant eu des difficultés eux aussi au lycée et ailleurs, ils savent pourtant se servir d'un éventail, et ils le font bien, et avec beaucoup de fierté et de joie.

Le chemin de la Baie aux Pins
Vers la fin de sa vie, j'ai demandé un jour à ma mère, « Mais, dites-moi, maman, avec tous les ennuis qu'on vous a causés, à vous et à Papa, moi et vos filles, sans parler du fric que vous avez dû dépenser pour nous éduquer, nous habiller, envoyer vos filles aux colonies de vacances et m'envoyer voyager tous les étés, et tout le reste, est-ce que ça valait vraiment la peine d'avoir les enfants ? » Elle n'a rien dit, elle a tiré sur sa cigarette, et puis elle m'a répondu d'une voix ferme. « Oui, ça vaut la peine. » On était tous les deux silencieux. Puis, elle a ajouté « C'est dommage que ton père n'ait pas connu [le copain]. Il l'aurait beaucoup aimé. »
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Mise à jour: il reste du travail à faire chez certains parents, si l'on en croit à cet article paru aujourd'hui chez Gawker. Pour nous c'est drôle, pour le petit garçon je dirais moins.
J'aime bien ce témoignage-récit, qui évoque plein d'échos en moi (nous devons avoir des âges très proches). J'ai écrit plusieurs romans sur la période de la découverte et de l'acceptation - toujours un peu chaotique. Se découvrir homosexuel, même quand cela se passe plutôt bien, est toujours une expérience douloureuse, grave, profonde, intense, violente - et c'est pourquoi je repousse énergiquement les pseudo-manifestations de joie (articielle à mon sens) des gay prides et autres gay games. Je pense que la souffrance passée mérite plus de gravité : parfois, la fausse légèreté d'esprit efface les parfums de la mémoire et nuit gravement à la nostalgie.
Cordialement.
Le "décapage" prends du temps, trop de temps. Très touché par ces méditations qui entrent en écho…Et merci de m'avoir fait découvrir ce faune qui ne peut laisser personne indifférent :-)
C'est un très beau texte, Edouard, touchant et très lucide. C'est toujours difficile de s'accepter, pleinement et fièrement.
Oh, j'avais oublié une question: pourquoi Rennes?
Texte superbe. Memes histoires. Même timidité. Même acceptation de ce que je suis aujourd'hui.P
Magnifique .
Découvert par hasard, par le gré des clics.
Histoire contemporaine, similaire, en écho. Joli, merci :)
une fois de plus j'ai été touchée par la finesse de vos mots et de vos sentiments, en comprenant un peu mieux. Merci
Merci, Edouard.