Quand vous serez bien vieille

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Tout le monde vieillit, d’accord, et il n’est en rien surprenant de constater que dans un couple où le décalage d’âge (j’ai failli taper « expérience ») serait de douze ans on arrive chacun, et simultanément, à des stades de, eum, développement différents. C’est-à-dire que je scrute l’avenir avec des yeux très différents de ceux du mari.

J’ai eu énormément de chance dans la vie, d’abord grâce à mes parents, sur le plan matériel aussi bien que génétique – je ne me suis jamais inquiété de manquer de quoi manger ou de savoir où j’allais dormir la nuit et ma santé a toujours été très bonne (l’amie écrivain disait avec un snobisme à peine caché que j’avais une « constitution de cheval », ce qui se dit, en anglais, d’une personne qui n’est jamais malade ou dont la santé (et quelquefois la digestion aussi) n’a rien de délicat. Le mari, lui, a connu de vraies difficultés financières, à cause de parents négligents et irresponsables, mais il jouit, comme moi, d’une santé plutôt robuste.

J’ai peur de la vieillesse. Oui, franchement, j’ai peur. Et j’ai peur surtout de la lente mais inévitable dégringolade vers l’incapacité physique et, finalement, la mort. Je ne crains aucunement la mort, mais je ne peux pas m’empêcher de me souvenir des paroles pensives de ma mère et de l’amie écrivain, qui m’ont répété maintes fois, dans des circonstances tout à fait différentes, « tu verras, il n’est pas facile de vieillir. »

Eh bien, pour l’instant, il n’y a, pour moi, rien de plus facile que de vieillir. On ne fait rien et on vieillit, c’est super, non ? Je me sens en forme, on me drague toujours (de temps en temps), il n’y a que les articulations de mes épaules qui me font un peu mal, mais je comprends que ça, c’est plutôt à cause de mes exercices quotidiens (et peut-être un rien excessifs). J’ai aussi un peu de fric dans la banque – pas beaucoup, mais assez pour pouvoir à mes besoins immédiats et dans le proche avenir. Dans l’arc qu’est ma vie, je sais que je tends à présent vers l’autre bout – la résolution, si vous voulez – et cette prise de conscience me pousse à vouloir profiter du temps qui me reste, avant que les « pièges » de la vieillesse si effroyablement soulignés par ma mère, par l’amie écrivain, par la belle-mère du mari, pour ne pas parler du père, qui devient fou furieux dans sa forteresse en ruine au Connecticut, et par tous les vieillards de notre connaissance (et on en connaît des tas !) ne me prennent.

C’est pourquoi on est allé, le mari et moi, à La Nouvelle-Orléans en janvier dernier – c’était surtout pour déterminer si on pouvait un jour (ou bientôt) y vivre – j’avais tellement entendu parler de cette ville, mais je n’en avais aucune expérience personnelle. À la surface, la ville m’a plu : elle est agréable (du moins dans le centre ; la banlieue ressemble à la banlieue typiquement américaine, donc sans grand intérêt) ; elle est historique ; elle est décontractée ; elle n’est pas pourrie d’ambition, car on n’y fait pas fortune ; elle est un peu mélancolique, ce que j’aime bien dans une ville, et elle se rend compte profondément, même sans le dire à haute voix, que son avenir sera toujours particulièrement précaire. Voilà quelques traits qui m’ont attiré – il y a aussi, cela va sans dire, quelques inconvénients. La ville de La Nouvelle-Orléans est une île entourée d’un océan obscurantiste effrayant. La politique en Louisiane se situe parmi les moins éclairées de tout ce pays (y compris celle du candidat Santorum). L’amie qui nous a fait visiter la ville, et qui vient, elle aussi, de New-York, nous avait fait savoir qu’il ne fallait jamais supposer que les gens qu’on fréquenterait auraient les mêmes idées que nous sur, par exemple, l’avortement, la religion, la menace islamiste, le président Obama, le mariage gai. Le climat est extrême – la moyenne en juillet et en août serait de 34°C, avec une humidité écrasante – je n’aime pas trop la chaleur en ville, et le mari la déteste. La ville est petite – un ami assez branché qui vient du Sud et qui a passé pas mal de temps à La Nouvelle-Orléans a dit qu’elle était trop restreinte pour lui, et surtout le milieu gay. Il y a aussi les multiples questions socio-raciales qui sont loin, très loin, d’être résolues. On en ressent les tensions dans la rue – les touristes saouls ne s’en aperçoivent pas ou très vaguement dans la rue Bourbon, mais pour les habitants c’est un élément regretable mais très réel de la vie quotidienne. Je n’aimerais pas être l’objet d’une agression en rentrant chez moi saoul comme d’habitude et je me rends bien compte que, vu avec une précision clinique, je serais l’objet presque parfait d’une telle agression, étant d’un certain âge, blanc, et donc ayant probablement un portefeuille avec quelques billets, et en plus titubant dans une ruelle vide vers la maison ou l’appartement à trois heures du matin.

Donc, on éprouve certaines hésitations avant de s’y plonger. Le mari, lui, s’exaspère de la lenteur de la croissance de son entreprise, qui est pourtant en expansion régulière d’année en année. Il m’incite à revoir et à mettre à jour son CV avec l’intention de le soumettre à de diverses entreprises à La Nouvelle-Orléans.

Mais le mari, lui, n’a évidemment pas atteint le même stade que moi dans sa vie (il a douze ans de retard, le pauvre) et je ne l’ai absolument pas marié pour m’assurer les soins médicaux de troisième âge. Donc, j’hésite, parce que je ne veux pas le forcer à choisir un chemin qui ne lui irait pas. C’est pourquoi on considère aussi un déménagement possible vers la Californie, et spécifiquement vers la ville de Berkeley, où le mari a fait ses études et où il serait content de vivre même sans moi (dommage, mais c’est comme ça, mes poules). Et je dois penser aussi à son bonheur futur, non pas seulement le mien. La Nouvelle-Orléans, serait-elle un choix égoïste ?

Moi, j’ai envie de bouger avant qu'il ne soit trop tard pour le faire, d’essayer quelque chose de nouveau (bien que ma vie new-yorkaise me manquerait sûrement). C’est parce que je regarde devant moi et je ne vois à présent rien de différent dans ma vie à part la décrépitude inévitable – les maladies, les visites chez les médecins et les spécialistes, les pilules et les piqûres, les hospitalisations, les cathéters, et toute la triste suite – je me souviens trop bien des épreuves atroces de l’amie marchande de l’art qui luttait – en vain, finalement, mais c’est toujours en vain – contre le cancer qui la rongeait. Je n’ai pas le cœur d’être aussi patient ou optimiste qu’elle. La souffrance ne me tente point, car je sais que je n'ai aucun talent pour la sainteté.


On n’a pas encore pris de décision de ce qu’on voudrait faire pour l’été (l'indécision précédente y contribue un peu aussi) – l’ex-colocataire qui est devenu un peu fou et méchant vers la fin de l’été dernier m’a appelé il y a quelques jours, tout heureux, tout sympa – il était de retour de Paris, où il avait passé une partie de l’hiver, et il s’occupait à se préparer pour le début de la saison 2012 aux Pins. On s’est proposé un dîner ce dimanche, mais comme il loupe souvent ses rendez-vous, on verra. Je crois qu’il va nous demander de reprendre la maison aux Pins avec lui, mais le mari, qui n’a pas oublié ni ses caprices ni ses accès de colère ni ses silences accusateurs, n’a pas tellement envie de recommencer tout ça, et je le comprends. J’ai moi-même pris rendez-vous avec un promoteur immobilier (une connaissance de la salle de sport) et un agent à La Cerisaie le samedi en huit – on prévoit de la pluie demain, donc ce ne serait pas très agréable d’aller inspecter des maisons là-bas. J’ai même demandé à l’ami entraîneur s’il voudrait partager une petite maison avec nous – il vient de rompre avec son copain de huit ans, qui détestait les Pins et La Cerisaie, et donc il est maintenant libre de s’offrir un été à la plage, où il pourrait assouvir sa solitude avec beaucoup de nouveaux amis, puisqu’il a un corps de dieu grec en ébène (et il est sympa en plus, mais ça, c’est moins crucial, bien sûr, dans ces contrées sablonneuses.)

5 Commentaires

Ca résonne chez moi, Edouard :)

Merci, le roncier, cela me fait plaisir.

Aller dans un état où vous serez montré du doigts constamment me semble suicidaire. Si vous désirez tant quitter NY pourquoi ne pas choisir la Californie où vous pourriez rentrer un peu plus tranquille le soir en titubant ?
Mes parents ont quitté la province il y a deux ans pour s'installer à Paris à l'âge de 81 et 82 ans. Ils s'y éclatent, sortant tous les soirs (cinéma, expo, invitations...) Je crois qu'ils ont rajeuni de dix ans facile.

Oui, c'est important de se fixer de nouveaux horizons; à certaines étapes de la vie.
Je rejoins Valérie car plus on vieillit, plus ou a besoin d'être entouré: par les services, médicaux et autres (même si les gens dotés d'une santé d'étalon en ont moins besoin ;-) mais aussi par tout ce qui peut rendre la vie agréable quand on est moins occupé par un travail régulier.
Pour apprécier le changement par rapport à New-York, il ne faut surtout pas de point de comparaison (et là, je parle d'expérience!).
Je me permettrais de répéter deux de mes commentaires anciens: si vous vous posez la question longtemps, il n'est pas certain que la réponse soit positive.
Et ne vous inquiétez pas trop pour la vieillesse: vous faites suffisamment preuve d'humour et de sérénité pour tenir le coup!

(oops, ce fut long, désolé!)

jérôme > je plussoie, et du coup, je fais court :)

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